La crise sanitaire due au Covid-19 nous a présenté un scénario qui n’était pas inconnu à l’humain, mais qui frappe toujours avec autant de violence. Nous nous sommes retrouvés confrontés tous ensembles à la remise en cause de notre survie. Nous avons pris conscience de notre fragilité et pour la première fois, tout s’est arrêté. Cette pause forcée nous a incité à faire marche arrière sur nos habitudes, nos styles de vie, nos métiers et notre système sociétal en général. Elle nous a mené vers un retour à l’essentiel. Mais elle nous a aussi obligé à une analyse, nous révélant les failles de nos fonctionnements.

 

1. L’effet du confinement sur notre perception du temps

 

Des solutions design instantanées

L’industrie a, entre autre, été au cœur des discussions pour trouver des solutions. Et en tant que designer, une réflexion sur le présent et le futur du design est spontanément née de ce moment de vide. L’observation des réponses immédiates de nombreux designers face à la crise sanitaire nous a amené à réfléchir à ce que signifie être designer aujourd’hui.

Dans ce contexte d’urgence où l’industrie a du se réadapter rapidement, quelles sont les nouvelles contraintes et qu’attend-on des designers ?

Ce que l’on a pu constater, c’est un besoin de combler le vide créé par le confinement avec une grande créativité de toutes parts. Sur tout le territoire, des entreprises ont réagi, fournissant des nouveaux moyens pour répondre à la situation. En parallèle, des designers ont fourni des solutions de masques et de protections en tout genre, se concentrant surtout sur l’aspect DIY et autonome des techniques de prototypage rapide. Dans les deux cas, les solutions trouvées visent à donner des réponses nécessaires à court terme, mais nous laissent interrogatives quant à leur viabilité environnementale et sociale sur le long terme.

ISI 3D-4 the Future/Issinova – Glassafe project/Aviointeriors – 3D face shield/Foster+Partners – Face Shield/Joe Doucet – Wearable Shield/Sun Dayong

 

Quelles temporalités pour quelles solutions ?

C’est de cette dernière observation que notre réflexion a commencé. Nous avons vécu un temps d’arrêt, qui s’est transformé en un moment riche en créativité et a mené à cette performance de projets conçus très rapidement. Nous ne remettons pas en cause l’utilité de ces réponses d’urgence, mais nous sommes dans une situation qui semble devoir durer et maintenant le design a aussi vocation à dessiner le long terme. La prise de distance avec l’urgence permettra de mûrir des solutions et de présenter des projets plus durables. 

Cette course aux solutions nous a donc amené à réfléchir aux différentes temporalités dans lesquelles nos quotidiens sont enchevêtrés : l’instantanéité imposée par l’ère numérique, qui nous impose un rythme effréné de publications de contenus ; le quotidien ou le temps du projet, inscrit dans une temporalité de moyen terme et sous la contrainte de la coordination et du temps de réalisation physique ; et enfin l’avenir et le temps long et discontinu du design durable, impliquant une transition pour une typologie de projet qu’on envisage de manière pérenne pour le futur.

Le « temps du design » se segmenterait donc en fonction des réponses à apporter à plus ou moins long terme.

 

2. Comment la temporalité façonne-t-elle le design ?

 

Urgence et créativité

Nous l’avons vu ci-dessus, l’urgence peut être source de stimulation et pousser à une créativité généreuse. En posant des contraintes temporelles brèves, nous réagissons de manière instinctive et rapide. C’est notamment ce mécanisme créatif qui est déclenché lors d’un Design Sprint.

Cela dit, l’urgence et l’anticipation sont deux temporalités qui enclenchent des logiques créatives différentes.

 

Anticipation et imagination

Le second processus fait appel à des temps de pause et donc de régénération de l’esprit. Le simple fait de s’arrêter permet au cerveau de prendre du recul. Dès lors et en l’absence de sollicitation, une approche plus construite et organisée peut se déployer sur un plan plus large. Nous faisons alors appel à une autre faculté, celle de l’imagination. En s’extrayant d’un processus de réponse immédiat, nous rendons libre l’esprit d’aller voir plus loin, de planifier le futur, de faire appel à l’imaginaire.

[*Imaginaire : Il s’agit de la capacité de se représenter le monde à l’aide d’un réseau d’association d’images qui lui donnent un sens. 

Designer : jouer dans la discontinuité ?

[*Agir = avoir une activité qui transforme plus ou moins ce qui est.]

Nous vivons une époque exigeante, et « être dans l’action » est nécessaire mais ne suffit plus. Nous devons concentrer les efforts et agir efficacement plutôt que dans la précipitation, cela nécessite de l’anticipation. Dans le cas inverse, nous risquons une artificialisation des solutions et l’échec du projet. C’est pour cela qu’il faut envisager une méthode pour chaque cas de figure et aborder d’autres cycles de fonctionnement.

Par exemple, créer des temps de projets dans la discontinuité permet d’avoir une vision à plus long terme. C’est ce que nous avons souhaité illustrer ci-dessous…

Les temps du design. © Les Tamis

En passant par des phases de workshop très fertiles puis des temps de pause propices à la réflexion, il est possible de mettre en place une temporalité discontinue, alternée de différents mécanismes créatifs pour permettre de concrétiser un projet écologique* (entendre projet viable et qui a du sens à court, moyen et long terme). En résumé, notre intention est de mettre un terme aux oppositions rapidité et lenteur; réaction et recherche fondamentale. Tel que le fait la Pensée Design, il serait souhaitable de favoriser une conscience globale, redonnant du sens à chaque projet qui s’y inscrit.

 

3. Que souhaitons-nous retenir ?

 

L’action en conscience

Nous pouvons retenir de cette crise sanitaire qu’elle a mis en évidence nos points de vulnérabilité et que la valeur temps n’est réelle qu’en conscience. Cela nous conforte dans le fait de ne plus opposer penser et agir. De ne plus sacraliser l’action au prix de la réflexion mais bien de retrouver un équilibre dans l’utilisation du temps. Cet équilibre, il nous faudra également tenter de le conserver dans nos visions globales et ponctuelles. Dans nos projets court terme pour dessiner un futur qui reste désirable pour tous.

Réorienter la pensée. © Les Tamis

Mais ceci, le designer ne peut pas le tenir seul, c’est le fruit d’une collaboration entre tous les acteurs de la société. Il nous semble que si l’un de nos rôles est de mettre à disposition notre imagination pour dessiner un futur enviable, il n’en ressortira une construction nouvelle que si le collectif s’en empare.

 

La force du collectif

Il nous semble d’ailleurs que cette crise apparaît favorable sur ce point, elle semble avoir favorisé l’intérêt collectif à l’intérêt individuel, redonnant pour nombre d’entre nous du sens à l’action. De nombreux designers ont également proposé spontanément des solutions d’urgence en pratiquant un design social. Mais il reste des questions : comment profiter de cette brèche et de ce début d’une conscience collective nouvelle ? Comment réinventer le futur par le prisme de l’imagination et comment créer cette dynamique de l’imaginaire dans le collectif ? Quel imaginaire commun reconstruire et comment continuer à stimuler la force du collaboratif, dans quel cadre et avec quels moyens ?

Magazine Socialter. hors série « le réveil des imaginaires » illustration Peter Judson

En ce qui concerne nos quotidiens, il nous restera l’envie de nous impliquer de manière plus juste, de produire peut-être moins mais mieux. Et cette réflexion ne sera pas sans nous rappeler le célèbre « Less is More » de l’architecte Mies van der Rohe. Pour conforter cette vision, nous souhaitions finir par partager ces déclarations de l’économiste Gabriel Colletis pour la revue Socialter :

« la réindustrialisation est compatible avec l’écologie. L’industrie de demain sera écologique ou ne sera pas. Cela suppose d’autres façons de produire, mais aussi d’autres produits. […] Aller vers des produits de qualité et durables est la seule voie possible ».

 

Plus que jamais, nous continuerons à vous faire part de nos réflexions car l’imaginaire ne se transmet pas sans partage. Ce blog est pour nous une petite bulle de pensée. Il nous permet justement de discuter et de prendre du recul sur le réel et son flux continu. Mais nous serions plus que ravies de lire aussi vos réactions et vos propres réflexions, ce qui vous a traversé durant cette période si particulière et ce que vous souhaiteriez en retenir, pour que cette crise ne soit plus uniquement sanitaire mais aussi salutaire. 

 


Cet article a été pensé et rédigé par Les tamis : EG Design Studio et La Cime deux studios de design à Lyon, et Julia Robin, designer des systèmes, visitez nos pages web pour connaître nos services ou contactez-nous.

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